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KURT KREN ET L‘ACTIONNISME VIENNOIS
von Benjamin Thorel in art21 n°2, , 2005
 
Kurt Kren et l’Actionnisme Viennois

Parmi les légendes les plus sombres des avant-gardes du 20e siècle, celle de l’Actionnisme Viennois figure en très bonne place. Les performances empreintes de sexe et de violence réalisées au début des années 1960 par Otto Mühl (inaugurant le passage de l’Action Painting à la performance directe avec ses Materialaktionen), Günter Brus, Rudolf Schwarzkogler et Hermann Nitsch (fondateur du Théâtre des Orgies et des Mystères), mêlant flots de peinture, dépouilles d’animaux, performers nus, scarifications, excréments et autres sécrétions corporelles ont gardé leur aura de scandale et leur parfum d’interdit, jusqu’à en être presque invisibles. Certes, sont diffusées nombre de photographies documentant les actions, souvent directement pensées pour et par l’image photographique; mais, alors que les Actionnistes se sont posé très vite la question de la captation cinématographique de leurs performances, les films en question sont rarement montrés.
C’est ce qui fait le premier intérêt de l’édition inespérée en DVD des „Action Films“ de Kurt Kren, cinéaste expérimental autrichien qui filma en 16mm plusieurs actions de Günter Brus et d’Otto Mühl sur leur demande: enfin, au-delà des habituelles vagues ekphrasis, il est possible de voir les gestes des performers, de saisir un peu de l’énergie vitale dépensée au cours de ces saynètes reconduisant des mythes grecs (Léda et le Cygne) ou bafouant la morale (Mama und Papa). Kurt Kren ne cache pas ce que tout celà a de grand-guignolesque,de caricature de l’anti-bourgeois (les actionnements Viennois „performent“ la transgression, ce qui redouble leur provocation); et dans un même temps, il saisit ce que ces performances ont de pictural, les projections de pigments sur les participants imprégnant la pellicule.
Cependant, Kurt Kren n’a rien d’un simple documentaliste, quand bien même les Actionnistes exécutaient certaines de leurs performances spécialement pour sa caméra. Kurt Kren avait en effet déjà réalisé à la fin des années 1950 plusieurs films ayant trait au lien entre images et pulsions humaines ; proche de ce qui a été appelé ensuite „cinéma structurel“ (soit une pratique expérimentale du film dont le but est d‘analyser ses composants essentiels), il s’attachait à construire le montage de ses films sur des bases sérielles à partir du photogramme.
Kurt Kren, „témoin“ des Actionnistes, ne cherche pas à représenter les actions dans leur continuité; bien plutôt, il tire parti de ses recherches sur le rythme et la tension du montage pour tâcher de restituer le sens de la performance, voire de l’appuyer. Ainsi, Kren rend manifeste la part de véritable composition des performances, saisissant en des plans d’autant plus frappants qu’ils sont brefs les tableaux vivants et autres images créées au fil de l‘action. Décomposant les gestes les plus symboliques et les rapportant les uns aux autres par un montage alterné très rapide, Kren restitue la frénésie du rituel. S’il n’y a plus ni l’odeur du sang ni les bruits des bris organiques, la stupéfiante insurrection esthétique est bien là, encore palpable 40 ans plus tard.
Benjamin Thorel


 
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